Avoir une voiture à Vienne

Jeudi 27 août 2020, fin d’après-midi, en bas de notre immeuble. Six jours que nous sommes à Vienne. Trois amendes.

Voiture = boulet

« Je crois qu’il y a un petit problème » : c’est Gaspard qui le premier repère le « petit problème ». En fait un gros sabot vissé à la roue arrière de la voiture, assorti d’une affiche collée sur la vitre avant du véhicule, nous prévenant qu’on n’a pas le doit de quitter notre stationnement (essayez de quitter un stationnement avec un sabot …) tant que nous ne nous sommes pas aquittés du montant indiqué sur ladite affiche (plus de cent euros).

Ok, ok on ne bouge pas…

C’est le point culminant du léger malentendu entre nous et la police municipale du quartier depuis notre arrivée. Malentendu involontaire, notre but n’étant pas de collectionner les prunes locales. La facilité avec laquelle nous avons pu garer la voiture dans la rue le premier soir n’était due qu’au fait qu’on peut se garer gratuitement le week end uniquement, et non le reste de la semaine. Après une première amende lundi et aucun horodateur en vue, on se renseigne sur Internet : en tant que résidents, nous pouvons apparemment acheter une vignette locale à coller sur le pare brise. Pleins de bonne volonté, nous nous acquittons du montant mais visiblement ça ne marche pas. Stéphane contacte le service adéquat par mail, la réponse tombe, sans appel : « Man MUSS » (on DOIT, écrit en capitales d’imprimerie) avoir une plaque autrichienne pour prétendre à la vignette. Nous n’avons pas de plaque autrichienne.

Avec les autres démarches liées à l’installation (Meldezettel notamment : enregistrement à la mairie d’arrondissement dont tu dois t’acquitter dans les trois jours qui suivent ton arrivée), nous ne creusons pas le sujet. Entretemps notre voiture coiffée de son coffre de toit est facile à repérer et les prunes tombent : lundi, mardi, mercredi… Il faut trouver une solution, louer un garage, mais visiblement la police municipale prend les devants et bloque la voiture le soir où nous avons rendez-vous dans le restaurant d’un village aux environs de Vienne avec la famille de Christian, le collègue de Stéphane à la Technische Universität.

Vienne, ville verte

Vienne est une ville verte. Les transports en commun et les modes de transports doux, collectifs sont privilégiés, on s’en est vite rendu compte. Concrètement, cela veut dire que ta voiture peut vite devenir un boulet. On n’a rien contre car tout effort pour la planète suppose des efforts individuels, mais ce jeudi soir on n’a pas de solution immédiate.

Devant le sabot, Steph ne peut retenir un juron, immédiatement repris, avec l’accent autrichien, par une personne à côté de moi, que je n’avais pas vue : « Ach ja merde ». Une dame, la soixantaine énergique, des petites lunettes cerclées dans un visage auréolé de cheveux ondulés retenus par deux barrettes de chaque côté, se penche vers la roue prisonnière, tout en pestant à mi-voix contre « cette nation d’employés et de bureaucates ». Je tente de lui expliquer la situation et notre bonne volonté, elle prend les choses en main. Elle appelle différentes amies, bien incapables de l’aider, à qui elle décrit les « chers Français qui ne bénéficient pas d’un accueil très sympathique » puis explique par téléphone la situation à la police municipale. Celle-ci lui explique aimablement que tant que nous n’avons pas payé le montant indiqué sur le véhicule, la voiture ne bougera pas et le bureau est ouvert jusqu’à 22 heures à Ottakring (l’arrondissement à côté du nôtre). Steph décide d’y aller en vélo quand nous serons de retour de notre soirée. Pendant qu’il contacte un Über pour que nous puissions honorer notre rendez vous, Andrea a commencé à m’expliquer les subtilités des « KurzParkZone », les zones de parking court, où tu achètes les tickets de stationnement (de 15 minutes à deux heures). Elle m’en laisse une liasse, qu’elle avait d’avance dans son sac et me suggère sinon de garer la voiture à un parking relais situé à plus d’une heure (Perfektastrasse) où il y a toujours de la place pour plus de 24 heures, selon elle.

La réserve d’Andrea

Là-dessus un voisin arrive. Andrea, avec de grandes gestes et des explications renouvelées, lui raconte tout et lui fait part de son indignation. Tous les deux disent d’un air entendu : « Na ja, Wien ist anders » (*qu’on pourrait traduire par « Ben oui, Vienne est différente », allusion visiblement ironique à une campagne de promotion de la ville d’il y a quelques années, vantant la personnalité unique de la capitale) et se mettent à échanger sur différents sujets viennois, tout en essayant de placer quelques mots français de temps en temps. Andrea m’explique avec conviction : « L’Autriche et la France ont toujours eu des liens. Pensez à François de Lorraine, à Marie-Antoinette ! » Je lui rappelle qu’on a décapité cette dernière, objection qu’elle balaie d’un revers de main. Entretemps, le véhicule Über, appelé par Stéphane, est arrivé. Je remercie chaleureusement Andrea de ses conseils et son aide. Juste avant qu’on s’installe dans la voiture elle me lance, « Mais attendez, j’ai une place de parking dans le 19e dont je ne me sers presque plus, vous la voulez ? »

Joie.

Tout problème a une solution

Échange de numéros de téléphone, nous convenons de nous retrouver au parking en question le week end, entretemps on garera la voiture dans un parking relais pour 24h. Voiture débloquée par l’intervention de Steph le soir même au commissariat d’Ottakring, nous nous retrouvons donc trois jours après dans l’arrondissement de Döbling, avec notre copine autrichienne, munie des clés. Jetant un coup d’oeil aux fenêtres qui surplombent le parking, elle me demande :

« Savez-vous ce qu’est une tante ? »

« Euh … la mère des cousins ? »

« Non. Une « tante » ici c’est une commère. Et il y en a une ou deux dans l’immeuble. Pour éviter toute question du voisinage quand vous garerez la voiture sur ma place de parking, vous n’aurez qu’à dire que nous sommes cousins. Ce qui n’est pas complètement faux puisque j’ai de la famille en France. Et à partir de maintenant, nous pouvons nous tutoyer puisque nous sommes cousines ! Et on ne fait pas payer la famille », me dit-elle avec un clin d’oeil.

Et c’est ainsi que sans effort nous nous retrouvons avec une place de parking gratuite, bordés de recommandations et de conseils avisés sur la vie pratique à Vienne, et une nouvelle cousine par-dessus le marché. La générosité, l’humour et la simplicité d’Andrea ne se sont pas démentis depuis, même si nous nous voyons moins, car elle a terminé de nettoyer le local au rez de chaussée de notre immeuble qu’elle possède avec son frère, pour le vendre, et n’habite pas dans le quartier. Lors d’une matinée passée avec elle pour l’aider à finir de récurer, j’en ai appris plus sur sa vie. M’accueillant avec du Zaz à fond (quand tu es Français à l’étranger, on te met souvent du Zaz, partant du principe que tu aimes …) cette « self made woman » typiquement viennoise, orfèvre à la retraite, me parle de plein de choses, de projets néo-zélandais, du climat pannonien (région qui va de Vienne environs jusqu’à la plaine du Danube) à l’automne particulièrement lumineux … Elle a la délicatesse de s’exprimer en « hochdeutsch », l’allemand qu’on apprend en France, parlé surtout en Allemagne, ce qui me permet de suivre la conversation et de bien échanger avec elle.

Des repères à Vienne

Grâce à Andrea et à un couple franco-hongrois rencontré le premier jour d’école à l’arrêt de tram du quartier (en nous entendant parler français, Vincent nous demande : « on n’irait pas au même endroit ? ») nous avons très vite nos premiers repères dans notre nouvelle vie, ce qui est bien agréable pour commencer ici.

De délicieux raisins de Sopron, Hongrie, venus directement du jardin de Borbala et Vincent

Avec la rentrée scolaire, notre routine de trajet se met en place : tous nos trajets habituels se font en tram / métro / bus pendant la semaine (le prix de l’abonnement annuel « spécial scolaires » pour les transports en commun défie toute concurrence). Le vendredi soir, au lieu de rentrer directement à l’appartement, je rejoins le parking à pied avec les enfants (30 minutes environ) depuis le lycée français où Stéphane nous rejoint et nous rentrons en voiture dans notre quartier. Le lundi matin Steph emmène les enfants à l’école en voiture ( le trajet étant deux fois moins long qu’en tram + à pied) puis laisse la voiture au parking et file au bureau en transport en commun. Il y a des trams PARTOUT dans cette ville. Et quand il n’y en a pas c’est qu’il y a un métro.

Une soirée dans les Wiener Wald

Mais revenons à notre premier jeudi viennois : emmenés par un chauffeur Über en pleine forme, nous constatons que les Wiener Wald, ça monte raide. Gaspard commence à repérer des cols à monter en vélo avec son père et avec Rosalie on se tient à chaque virage en épingle à cheveux pris en quatrième vitesse. Direction Kloster Neuburg, un village lové dans l’épaisse forêt qui enveloppe le Nord de Vienne.

Les Wiener Wald autour de Vienne : une forêt dense traversée d’innombrables sentiers

Tentant d’échanger avec notre sympathique chauffeur, cinquantenaire à catogan, voix caverneuse et accent local à couper au couteau, je mesure concrètement le fossé entre l’allemand étudié à l’école et le parler viennois. Je finis par placer quelques « ja » un peu au hasard. Quant à Stéphane, il n’a jamais appris l’allemand et a préparé le séjour par lui-même, en écoutant des podcasts de « Hallo Deutschschule » https://www.youtube.com/watch?v=5ptmC5GWaqg sur Youtube et la Deutsche Welle https://www.dw.com/de/deutsch-lernen/s-2055 pour avoir des notions de base. (Son activité professionnelle, recherche et enseignement, il l’assure en anglais). On se prépare un séjour plein de découvertes linguistiques 🙂

Désodorisant au pin, odeur de tabac froid et quelques virages serrés plus tard … c’est plus ou moins frais que nous arrivons à notre destination : « Unser Weidlinger » https://www.unserweidlinger.at/, un « Heuriger », restaurant typique de la région viennoise. Nous rejoignons la famille de Christian autour d’une table en bois, sous des poiriers pleins de fruits. Les enfants peuvent faire de la tyrolienne dans le pré et admirer les chèvres avec les filles de Christian et Regina pendant que nous commençons à déguster un Spritz frais. Spritz, Sturm, Grüner Weltliner, « ausg’steckt is »… nous découvrons avec surprise et plaisir, en échangeant avec nos hôtes, que les Autrichiens ont une forte culture vinicole et qu’ils produisent des vins délicieux. C’est notre première incursion dans les Wiener Wald et la douceur de vivre locale, ce ne sera pas la dernière.

En ce mois d’octobre bien entamé, je consacrerai donc mon prochain article aux vendanges, au vin et aux liens que Vienne entretient avec les plaisirs épicuriens.

Prost !