Magnifiques « Vies de papier »

Les vies de papier de Rabih Alameddine

« Aaliya Saleh, 72 ans, les cheveux bleus, a toujours refusé les carcans imposés par la société libanaise » : ainsi commence la quatrième de couverture d’une de mes plus jolies rencontres littéraires de 2017.

Un personnage attachant

L’auteur, Rabih Alameddine, né en Jordanie de parents libanais, met en place petit à petit personnage et décor. Sous sa plume drôle, alerte, la vieille dame un peu fragile, un peu étourdie, du début du livre se révèle peu à peu : entre passé et présent, elle raconte une existence difficile, sans concessions, au coeur de Beyrouth la superbe, ses soubresauts, sa folie.
Mal aimée petite, plus tard rejetée par son entourage car divorcée et sans enfants, ayant connu comme ses compatriotes une guerre sanglante où chaque jour est un fil prêt à se rompre, elle traverse l’existence comme étrangère au bruit et à la fureur.

 

Une vie intérieure nourrie de littérature

Il faut dire que chez Aliyah, la vie est autant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Son vrai trésor, son immense richesse, ce sont les livres. Les œuvres majeures de la littérature mondiale qu’elle lit avidement dans la petite librairie où elle reste employée plusieurs dizaines d’années et qu’elle ramène parfois chez elle.
Car il y a quelques élus, les livres qu’elle se décide à traduire. Là réside la grande entreprise de sa vie, son rituel qui la préserve de tout. Le 1er janvier de chaque année elle commence la traduction d’un nouveau géant de la littérature, dans le secret de son appartement où elle vit seule depuis très longtemps.

Le jour où l’extérieur pénètre chez elle, le jour où ses traductions sont menacées, que va-t-il se passer ?
Ce suspense ne semble a priori pas franchement digne d’un polar haletant et pourtant il est décisif pour le destin d’Aliyah.

 

Le charme d’un univers magique

Ce livre est envoûtant. Parce qu’il décrit une héroïne haute en couleur, très vivante malgré son existence modeste, une femme qui découvre la musique classique dans la collection Deutsche Grammophon sous les bombes de la guerre du Liban, qui décrit avec autodérision et fantaisie ses choix de femme à l’opposé de ce que l’on attend d’elle et qui en paie le prix, sans même sembler s’en rendre compte. Qui prend des risques insensés en plein conflit. Une femme qui subit autant qu’elle choisit la solitude et qui pourtant resplendit de vivacité.

 

Pourquoi je conseille sa lecture :

Pour la montée en puissance du récit, très maîtrisé, alternant flash backs et superbes descriptions : la montée d’escaliers et ses inénarrables occupantes, avec leur rituel du café quotidien sur le palier du dernier étage / le camp de Sabra / les adolescents s’exerçant à fumer / les changements dans la ville, le lever du soleil sur les toits de Beyrouth …

Pour l’amour de la littérature, présent à chaque page : les citations de grands écrivains traversent tout le livre, l’irriguent comme une rivière aux innombrables bras, éclairent, appuient le propos, aident la fluette Aliyah quand elle manque tomber. On sent que la littérature, plus qu’une évasion hors d’un monde illisible, sont sa tentative à elle, son lexique pour tenter de le comprendre.

Pour la description émouvante de l’existence vibrante d’une femme lucide et attachante, capable de tant de choses si on a sa confiance. Les pages sur son amitié avec la douce Hannah sont magnifiques.

L’auteur alterne réflexions riches, passages bouleversants, descriptions tendres, dialogues drôles. Il est émouvant sans jamais être sentimental. Je recommande chaudement ce superbe livre, où l’auteur parle de la belle Beyrouth et de toutes ces « vies de papier » par la voix d’Aliyah, en s’adressant directement au lecteur.

PS : Je conseille également de faire un tour sur le compte Twitter de Rabih Alameddine @rabihalameddine : il tient une ligne éditoriale passionnante, entre actualité politique et sociale, poésie, art et humour.